Chapitre I

« Le bûcheron a sauvé le Petit Chaperon Rouge par mégarde. C’était un accident. Du pur hasard.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Je ne sais pas, ça m’est venu comme ça.

– Et vous dans tout ça, vous êtes qui ? Le Petit Chaperon Rouge ?

– Oui entre autres. Non je dirais que je suis surtout un arbre qui pleure.

– Que le bûcheron a abattu ?

– Non, qu’il a tenté d’abattre.

Ses yeux clairs se plissent légèrement. Comme moi, elle n’arrive pas à mettre de mots là-dessus. Pourtant, on dirait qu’elle comprend puisqu’elle griffonne trois mots sur son carnet. Ou du moins, elle a repéré quelque chose. Un point sensible, une question à soulever. Les psys servent à ça généralement. Soulever le tapis pour nous aider à passer l’aspirateur dessous. Après ça, on les remercie poliment en attendant que la poussière revienne.

– Je vous trouve très lucide. Vous réussissez à prendre du recul sur vous-même, c’est bien. Revenons à cette comparaison avec l’arbre. Vous ne vous sentez pas un peu… déracinée ?

– Oui on peut dire ça. J’ai l’impression qu’il m’a fait perdre toute inspiration, toute créativité… Je ne suis plus celle que j’étais. Parfois, je pique des crises et vous savez, j’en deviens même violente. Et puis après j’ai honte, je culpabilise. Je ne me reconnais plus.

– Mais qui est cette personne alors si ce n’est pas vous ?

– Je ne sais pas, je ne la connais pas… Peut-être une face cachée de ma personnalité. Un côté obscur, si vous voyez ce que je veux dire.

– Comme dans Star Wars ?

– Oui, un peu comme dans Star Wars.

– Vous aimez ce film ?

– Oui enfin, je l’ai vu comme tout le monde.

– Pas tout le monde, non ! Moi, par exemple, je ne l’ai pas vu.

Un silence s’interpose entre nous. L’air devient plus lourd et la respiration plus forte. Elle porte des chaussures neuves, ça se voit à leur couleur. Elles ne sont pas encore couvertes de la poussière blanche que cette tronçonneuse dégage de l’autre côté de la fenêtre.

– Vous pensez que je suis bipolaire ou bien schizophrène ?

– Évidemment que non, dit-elle avec un léger sourire, si vous l’étiez, vous ne vous poseriez même pas la question.

– Comme les fous ?

– Ah non, la folie c’est encore autre chose ! »

Elle a dit cette phrase très rapidement. Une interjection. 

Je règle la séance. Ce mot est à l’image de son sens. Être dans les règles. Pourtant il veut simplement dire « payer ». Mais aujourd’hui, il faut donner de l’argent pour ne pas être hors-la-loi. En sortant du cabinet, un homme assis par terre me tend un gobelet avec quelques centimes à l’intérieur. Il ne peut pas « régler » lui. Il a franchi la ligne, ce qui ne fait plus de lui quelqu’un de respectable. Voilà ce qui arrive aux gens qui ne respectent pas la loi. Même si j’aimerais l’aider, je me dis qu’au fond je ne peux rien y faire. C’est injuste car je suis comme lui. Sauf que moi, je porte un masque. Je fais comme si l’argent n’était pas important pour moi. Il n’y a pas que l’argent dans la vie. Pourtant la vie peut s’arrêter, faute de ne pas avoir assez d’argent. L’argent ne fait pas le bonheur. Si, il rend heureux quand il nous permet de réaliser nos rêves. Partir en voyage, vivre dans un endroit qui nous plaît, offrir du confort à sa famille, soutenir une association caritative… C’est vrai que ce n’est pas le rêve de tout le monde mais ça doit être sympa de se sentir utile. Est-ce que ces séances de psy me sont utiles ? Est-ce que cette dame se rend compte de tout l’argent que je lui donne ? Sans doute pas puisque c’est son métier. Elle a suivi une formation professionnelle pour en arriver là donc elle doit penser qu’elle le mérite.

J’ai encore rêvé qu’il me poursuivait. Je l’ai raconté à ma psy mais elle n’a pas l’air de comprendre à quel point j’en ai marre. Va-t-il un jour me laisser tranquille ? Il ne me parle plus dans la vraie vie, c’est déjà ça. 

Une odeur de pain chaud arrive jusqu’à moi. Je me sens poussée à l’intérieur d’une boulangerie dans laquelle se profile une longue file d’attente. Peu importe, j’y vais quand même. J’ai besoin de me changer les idées en mangeant. Les croissants et les pains au chocolat me font de l’oeil mais j’hésite encore entre pâtisserie et viennoiserie. J’ai l’impression d’avoir eu ce dilemme des centaines de fois. L’atmosphère est bruyante et pourtant, il n’y a pas de musique. Les gens se pressent et défilent tour à tour devant cette dame qui dit « bonjour » avec un faux sourire. Ils ne se rendent pas compte de l’effort que ça lui demande. Elle passe des journées entières à les saluer à la chaîne. Chaque « bonjour » est un petit pain qu’elle sort du four le matin à 5h30. 

« Bonjour, dit-elle en plissant les yeux et en fronçant les sourcils comme si j’allais retarder la file d’attente, faute de choisir trop lentement.

– Bonjour, un pain au chocolat s’il-vous-plaît.

– Ce sera tout ?

– Oui.

– 1 euro et 50 centimes s’il-vous-plaît. 

– Vous prenez la carte ?

– Non madame, seulement à partir de 5 euros.

– Ah mince… Bon ben rajoutez-moi des chouquettes et… Une baguette de pain s’il-vous-plaît.

– Avec ceci ?

– Ce sera tout, merci.

– 5 euros et 50 centimes.

Elle regarde dans le vide tout en laissant défiler le ticket de caisse qui s’étire entre ses doigts. Elle cligne des yeux, elle arrache le ticket comme un pansement, d’un coup sec. Ses yeux bleus trop maquillés reviennent à moi.

– Merci, bonne journée.

– Merci, au revoir. »

La sensation de se faire avoir à longueur de temps me suit comme une odeur trop forte. Je ne voulais pas acheter cette baguette car je n’ai personne avec qui la partager et ces chouquettes vont me faire grossir. Et pourquoi je n’ai jamais de monnaie sur moi ? Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. J’arrive à la maison en pensant à toutes les choses que j’ai à faire. Mon bonheur actuel repose sur un seul principe : l’organisation. Si je ne m’organise pas, je vois tout en noir et j’ai l’impression que ma vie entière est floue. S’organiser c’est clarifier les choses et les mettre dans l’ordre. C’est aussi se fixer des objectifs. Et sans objectifs, je reste au lit toute la journée. J’ai d’ailleurs longtemps pensé que j’étais en dépression. Quand j’en ai parlé à ma psy, elle m’a répondu que j’avais seulement des « symptômes ». Sur le coup, je n’ai pas bien saisi la différence. Pourtant, avec un peu de recul, j’ai compris ce qu’elle voulait me dire : déprimer ne veut pas dire être dépressif. Je ne le savais pas à l’époque, mais j’avais beaucoup de raisons de déprimer : rupture avec l’homme que j’aimais, réconciliation et emménagement avec lui, disputes violentes avec ma famille et changement radical de lieu de travail. J’ai quitté cet homme car j’avais compris que certaines choses chez lui ne changeraient jamais. Mais un mois plus tard, il a décidé de se remettre avec moi car soi-disant il était devenu un nouvel homme. Oui, il l’avait décidé. Et moi je n’ai fait que subir. L’impression de ne pas être l’actrice principale de ma vie me déprime. Je ne supporte pas être passive face aux événements. L’impuissance me rend malade. 

Quelqu’un m’a dit un jour que dans la vie, il n’y a pas d’objectifs à atteindre mais seulement des moments à vivre. C’est vrai, on ne vit pas pour mourir. On vit d’abord. Cette phrase est un bon moyen de me rappeler l’essentiel : vivre le moment présent car demain n’existe pas. Ce genre de grandes phrases, je me les répète tous les matins. J’aimerais tellement les appliquer au reste de ma journée. Au moins j’ai la volonté de le faire. C’est l’intention qui compte. Cette phrase me rappelle toujours ces gens qui t’offrent des cadeaux que tu n’aimes pas. Tu as beau te répéter qu’il « est vraiment très gentil de t’avoir offert un cadeau », une petite voix au fond de toi te dit que « s’il te connaissait vraiment et qu’il tenait à toi, il t’aurait offert autre chose ». Les gens attentionnés m’effraient car je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Peut-être de l’attention justement… 

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