Chapitre II

J’essaie de tenir un journal intime parce que l’écriture me fait du bien. C’est ma façon à moi de me sentir utile, comme s’il fallait que je fasse quelque chose de concret pour être bien dans ma peau. Je fais de la méditation aussi. Je m’efforce d’en faire une séance par jour grâce à une application sur téléphone. Mon téléphone… Je ne pense pas que ce soit une addiction mais disons que j’en ai souvent besoin. Parfois, il est le seul lien que j’ai avec la société et qui me rend vivante aux yeux du monde. Je me sens là, présente sur « la toile » comme une toute petite araignée. Petite mais quand même là, suspendue à un fil d’actualité.

Aujourd’hui, je ne suis pas au meilleur de ma forme. On dirait que chaque personne que je croise me dévisage. Je n’ai pas la force de mettre mon armure. Mes blessures de guerre sont visibles au grand jour. On ne voit que ça. Je me rends au travail tout en me disant que rien ne pourra changer cette mélancolie qui m’envahit. Dans le métro, j’écoute de la musique calme sur mon téléphone. Je suis dans l’attente de quelque chose qui n’existe pas. J’envoie un message à Laure : « Je ne me sens pas bien aujourd’hui ». Je déteste embêter mes amis avec mon malheur mais c’est plus fort que moi. Dix minutes plus tard, elle répond : « Coucou toi ! Pourquoi ça ne va pas ? Tu as reparlé à Victor ? » Je lui réponds que non, c’est juste moi qui débloque toute seule. Je lui dis que des gens ont l’air de me regarder de travers. Ils voient que je ne suis pas bien. En plus, aujourd’hui j’ai négligé mon physique. Mes cheveux se battent pour rester en place sur ma tête, mes yeux sont creusés et pas maquillés, j’ai le teint pâle et rouge… Les rougeurs sont le fléau des peaux diaphanes comme la mienne. J’aurais voulu être plus foncée, plus halée, plus sombre, plus bronzée… Je ne trouve pas le mot juste mais parfois j’ai honte de ma blancheur. Quand je pense au racisme, je me mets dans la case des colonisateurs, des « méchants » de l’Histoire. Et pourtant je n’y suis pour rien car je suis née blanche. Tellement blanche que ma peau est transparente. Mes veines se croisent comme les lignes du métro sur un plan de la RATP. 

« Les gens dans le métro n’en ont rien à faire de toi donc pourquoi tu te préoccupes d’eux ? » Laure a raison. Je ne suis rien dans leur vie et ils ne sont rien dans la mienne. C’est facile à dire. Je me sens toujours aussi mal mais je suis heureuse d’avoir compris une chose importante. C’est évident et pourtant le monde tourne autour d’une seule et même chose : nous-mêmes. N’importe quelle situation nous fait penser qu’on y est forcément pour quelque chose. « Si cet SDF est dehors c’est un peu de ma faute car je ne lui donne pas d’argent et les autres non plus. » « Je vais lui demander des nouvelles de ses enfants, comme ça j’aurai une occasion de parler des miens. » Stop. Il faut arrêter de culpabiliser pour tout et de vouloir attirer l’attention à tout prix. S’en moquer un peu plus des autres serait déjà un premier pas. Laure me laisse en disant : « N’oublie pas de penser à toi, bisous ». Penser à soi ne veut pas dire être égoïste mais simplement arrêter de penser aux autres plus qu’à soi. Ne pas s’effacer sous la peur du jugement. Ne plus avoir peur des autres. 

J’arrive au boulot pile à l’heure. Comme d’habitude, ma boss me regarde passer dans le couloir depuis son bureau. Je sens ses yeux bruns se plisser derrière ses lunettes. Je sais que son regard est inquisiteur. C’est celui de la mère qui surveille et qui n’a pas de pitié dans l’éducation de son enfant. Elle se projette en lui, s’identifie à son rejeton comme si c’était elle. Elle lui renvoie toutes ses frustrations de mère qui fait plus vieille que son âge, qui a quelques cheveux blancs dans la masse noire qui couvre son crâne. Ma psy a une théorie sur cette femme : elle pense qu’elle est jalouse de ma jeunesse et de ma réussite. Qui sait, peut-être qu’un jour je prendrai sa place ? Elle me salue avec un sourire forcé. Je lui réponds timidement.

« Bonjour !

– Bonjour Sophie, répond Odette dans un mouvement de cheveux vers l’arrière. »

Je pose mes affaires sur mon bureau, juste à côté de celui d’Odette, une femme hyperactive aux cheveux courts qui parle sans cesse avec un débit remarquablement rapide. Elle est comme moi. Une assistante parmi d’autres. Sauf qu’elle a la cinquantaine passée. C’est elle qui s’occupe de payer les auteurs et de gérer leurs droits. Je me souviens très bien ce que m’en a dit ma boss, « l’Inquisitrice » (oui je sais, les femmes inquisiteurs n’ont historiquement jamais existé). Odette a 30 ans d’expérience dans cette maison donc il faut être gentille avec elle. Je ne comprenais pas bien ce que l’Inquisitrice voulait dire, jusqu’à ce que j’entende râler Odette tous les jours. Difficile de supporter son métier quand on n’est pas aux commandes et qu’on sait pertinemment que la retraite est encore loin.

Comme tous les matins, je consulte mes mails sur ma boîte professionnelle. Je reçois immédiatement un message de ma boss qui me demande gentiment de venir « faire un point » dans son bureau à 10h. J’accepte poliment tout en jetant un coup d’oeil à ma montre : il reste 30 minutes avant de me retrouver seule à seule face à l’Inquisitrice. Je descends me faire un café et je remonte en pensant à tous les points que je dois évoquer avec elle. Mon poste dans cette maison d’édition n’est pas bien compliqué : je l’assiste, elle, la responsable éditoriale qui se décharge de certaines tâches passionnantes comme la relecture ou la correction d’épreuves. Je suis aussi en contrat de professionnalisation, un détail qu’elle a tendance à oublier. 

« Tu comprends Sophie, tu fais partie de l’équipe. Tu es salariée au sein de cette maison d’édition donc tu ne peux pas te permettre ce genre de choses.

– Pardon mais… Quelles choses ?

– Arriver en retard, prendre des jours de congés dès le début de ton contrat…

– Désolée, je ne savais pas que tu n’étais pas satisfaite de mon travail.

– Ah mais si, Sophie, tu fais du super boulot !

– Mais… pourquoi je dois partir alors ?

– Sophie, je ne suis pas en train de te virer. Ça fait trois mois que tu es parmi nous et tu arrives à la fin de ta période d’essai…

– J’avais une période d’essai ?

– Oui, répond-elle en clignant des yeux deux fois de suite. Ce n’est pas la qualité de ton travail qui me pose problème mais c’est ton implication générale. Tu n’es pas curieuse, tu ne poses jamais de questions, tu ne fais pas d’efforts pour t’intégrer dans l’équipe… Ça fait trop de points négatifs. Je suis désolée. Mais tu es jeune et tu vas vite retrouver quelque chose !

Il fait chaud. Des larmes me montent à la tête et je n’ai pas très envie de me retenir. Je craque. Tant pis, je la mets face à ses actes, à cette décision qu’elle a déjà prise depuis un certain temps alors que je faisais tout mon possible pour y arriver, lui montrer le meilleur de moi-même, lui rendre des comptes, lui prouver que je suis la bonne personne, que son choix de départ était le bon… Tout tourne trop vite dans mon esprit. Un tambour infernal qui me laisse sans voix alors que j’ai tellement de choses à dire !

– Va prendre l’air et déjeune à l’extérieur, ça te fera du bien.

Ne fais pas semblant de te préoccuper de ce que je ressens. Mais surtout, ne me tutoie plus. Cette fausse proximité me donne envie de vomir.

– Oui, d’accord. »

Je sors. La ville est trop joyeuse et légère pour moi. Je fais la queue dans un fast-food et je mange un burger face à une vitre qui donne sur la rue. J’envoie un message à Laure : « Je viens de me faire virer. » J’attends une réponse immédiate, comme si je voulais que mon amie se matérialise devant moi. Je suis sur le coup de l’émotion et je n’arrive plus à réfléchir correctement. Rien n’est plus logique. Qui est coupable ? Suis-je la seule responsable de cet échec ? J’ai déjà terminé mon burger et Laure ne m’a pas encore répondu. L’idée de devoir travailler cet après-midi me terrorise.

Je décide d’appeler Madame Muller, la personne qui est en charge de mon dossier au CFA. J’en profite pour me renseigner sur mes droits et surtout, je lui demande ce qu’il va se passer après. Il va falloir envoyer des CV, des lettres de motivation et lui faire des retours réguliers sur mes candidatures. J’ai trois mois pour retrouver un poste dans une entreprise. Sinon, le Master dans lequel je suis inscrite peut me virer lui aussi. 

L’après-midi est rude. C’est une lutte de chaque instant pour ne pas pleurer devant Odette. Elle m’observe du coin de l’oeil. Elle ne sait pas quoi me dire. Encore une semaine de travail à tenir dans cette maison d’édition avant d’être à nouveau livrée à soi-même, seule chez moi à postuler pour des boulots que je n’aurai jamais, de rares opportunités qui arrivent à moi par hasard, comme des bouteilles à la mer. 

La journée est enfin finie et malgré tout, je fais des efforts pour rester une heure de plus au bureau, comme si je voulais prouver à l’Inquisitrice qu’elle a tort au cas où elle changerait d’avis. Je prends le métro, machinalement, sans faire attention au gens qui m’entourent. Soudain, quelque chose frôle mon pantalon en jean. J’imagine que c’est la mallette de quelqu’un, une valise ou un sac, une maladresse peut-être. Sauf que ça insiste. C’est précis même. Ça me glace le sang. Les portes s’ouvrent. Je me retourne en partant et je vois le sourire de cet homme derrière moi. Il est jeune, blond, blanc et grand. Rien qui ne fasse peur au premier abord. Seul son sourire m’effraie et me fait détourner le regard. Je m’élance dans la foule pour rejoindre au plus vite la ligne de train qui me ramènera saine et sauve chez moi. 

Quand j’arrive à la maison, mes colocataires sont déjà rentrés et Ola, ma petite chienne, m’accueille en sautant de joie. Je souris en nettoyant d’un geste de main les traces de pattes qu’elle a laissé sur mon jean. Elle est noire de terre. 

« Tu t’es encore salie dans le jardin, vilaine ! Tu en as marre d’être blanche ou quoi ? »

Parfois, je ris toute seule en imaginant des histoires de racisme entre chiens. Il pourrait très bien être discriminants les uns envers les autres puisqu’on admet le concept de race chez les animaux. Les seuls êtres à avoir des clichés et des idées toutes faites dans la tête, ce sont nous, les humains. On donne notre avis sur tout, même sur les chiens. Le nombre de fois où des gens m’ont fait des remarques sur Ola… « C’est quoi comme race ? Un Jack Russel ? Aïe, c’est tonique comme race, ça doit être fatigant pour vous. » Non, Ola est comme tout être vivant. Elle n’est pas tout le temps tonique ni tout le temps calme. Elle est un peu des deux. Elle suit un mouvement perpétuel et permanent qui s’appelle la vie. Les gens oublient que nous ne sommes pas des êtres figés, des types ou des caricatures. Nous ne sommes pas non plus des personnages de fiction. 

Je repense à ce qu’il s’est passé dans le métro. Je ne comprends pas pourquoi cet homme m’a touchée. C’était fait exprès ? Je l’ai peut-être inventé. J’exagère les choses. Je portais un jean, des baskets et un pull. C’est impossible de se faire harceler avec une tenue pareille. En plus, aujourd’hui j’ai négligé mon physique. Mes cheveux se battent pour rester en place sur ma tête, mes yeux sont creusés et pas maquillés, j’ai le teint pâle et rouge… J’ai déjà eu cette pensée. C’était ce matin, dans le métro. Je ne comprends pas. 

Pour me changer les idées, je décide de commencer le nouveau livre du Docteur Paul Gérard, psychiatre célèbre pour ses travaux de développement personnel. Je l’ai pris sur une étagère de la maison d’édition dans laquelle je travaille. Enfin, je travaillais… Parfois, il leur arrive de donner des bouquins aux employés parce que soit ils n’ont pas atteint le taux de vente espéré, soit de grosses coquilles sont passées à travers les mailles du filet, même après l’impression. J’ai déjà lu « Comment éviter les personnes toxiques ? » du Docteur Gérard pendant ma rupture avec Victor mais celui-ci s’appelle « Comment cultiver son jardin intérieur ? » Pour ce qui est du mien, j’ai la sensation profonde de l’avoir délaissé, par flemme d’arracher les mauvaises herbes.

« Chapitre I : Retrouvez les petites choses qui vous font du bien et vous valorisent au quotidien. » Oui, mais moi, qu’est-ce que j’aime dans la vie ? J’aime… manger. La nature aussi. Mais je n’habite pas à la campagne et les parcs se font rares dans le coin. 

« Chapitre II : Occupez-vous d’abord de la seule chose que vous possédez vraiment : vous-mêmes ! » D’accord mais comment s’occuper de soi ? Prendre des bains, se faire masser… manger ?

« Chapitre III : Concentrez-vous sur la seule chose qui existe vraiment : l’instant présent. » Ce qu’il y a de plus beau chez l’être humain c’est son amour pour l’éphémère. Là où on est le plus heureux c’est quand on profite pleinement de l’instant comme un bon repas au restaurant… Je crois que je vais me préparer à manger avant de continuer ma lecture. 

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