Chapitre III

« Maman, la dame me regarde parce que je suis noire.

– Quoi ? Noire ?

– Bah oui, elle me regarde parce que je suis noire et pas elle. »

Je me sens super mal car cette « dame », c’est moi. Cette petite fille m’a remarqué alors que je baladais mon regard au hasard dans le train. Ce n’est pas de ma faute si elle se trouve là, juste en-dessous de l’écran d’affichage ! À vrai dire, lorsque nos yeux se sont croisés, à elle et à moi, je l’ai trouvé très belle. Je me sens mal parce que je ne voulais pas blesser cette enfant et je ne peux pas intervenir, de peur que qu’elle se sente écoutée. Je ne veux pas non plus me justifier.

C’est alors que sa mère lui répond avec les mots sages d’une maman : « Mais non, ma chérie. Ce sont des clichés et les clichés occupent la place qu’on leur donne. » 

Il paraît qu’à la nuit des temps, nous étions tous noirs. L’homme est donc né noir ? L’idée d’avoir un ancêtre noir me plaît. Ma génétique n’est donc pas composée seulement d’un blanc laiteux vide de métissage. Nous sommes tous métisses. Dire aujourd’hui que quelqu’un est métisse est donc un poil discriminant, quand on y pense. Mais de toute évidence, le racisme n’a pas de couleurs. Il est partout : chez certains il est asymptomatique et chez d’autres, il se manifeste violemment. La mise en quarantaine est alors nécessaire. 

À moi, femme blanche, on ne me demande jamais d’où je viens. Pourtant, je suis comme tout le monde : je viens de quelque part, j’ai des racines, des origines. Mais je n’ai pas d’histoires à raconter, pas de voyages extraordinaires ou de dangereuses immigrations qui auraient mis en péril la vie de mes ancêtres. Lorsque je suis en soirée et que je fréquente d’autres gens, je n’en parle jamais car mes origines ne sont pas assez « originales » pour eux.  

C’est justement à l’occasion de soirées entre amis qu’il faut dire des choses sur soi, se montrer sous un jour particulier. Ce soir, je suis invitée à l’anniversaire d’une amie, Amélie, et je me dis : Qu’est-ce que j’ai envie de raconter ce soir ? Qui ai-je envie d’être ? Moi-même ? Le problème c’est que j’ai beau être adulte et avoir atteint les 25 ans, je ne sais toujours pas qui je suis vraiment. Il paraît que le cerveau n’est pas complètement fini avant cet âge. En plus, on a tendance à penser qu’aujourd’hui, les jeunes adultes sont tous des « adulescents ». Ça voudrait dire que je n’ai pas terminé mon adolescence… Je ne sais pas si c’est vrai mais moi je ne me sens pas adulte. Ce gros mot effraie tellement de personnes ! Mais qu’est-ce qu’il signifie vraiment ? Faire preuve de responsabilité et de maturité ? Personnellement, je pense que ça veut seulement dire ne plus avoir besoin de personne pour subvenir à ses besoins vitaux comme manger ou dormir

Je suis rentrée chez moi et je dois me préparer. Lorsque je passe la porte de ma chambre, Ola me fait un triomphe, comme à son habitude. Je dépose mes affaires et je mets de la musique. Je commence déjà par m’habiller : il me faut une tenue clinquante mais pas trop car la reine de la soirée c’est Amélie, ne l’oublions pas. Quelque chose de festif mais sobre à la fois. Une petite robe noire ? Non, trop triste. Jupe ou pantalon ? J’ai l’impression de m’être posé mille fois cette question. Amélie habite dans ma région natale, en province, comme on dit. Je dois donc prendre le métro puis le TGV donc pas de tenue trop sexy. Ce serait bête de se faire harceler et perdre toute confiance en soi avant une soirée comme celle-ci. En plus, il paraît qu’il y aura des mecs que je ne connais pas, des amis de Maël, le copain d’Amélie. Bref, je mets des collants couleur chair et j’enfile une jupe noire courte mais un peu ample. Je décide d’adopter une chemise bordeaux aux motifs floraux que je rentre dans la jupe pour affiner ma taille. Pour le maquillage, un rouge à lèvres un peu foncé pour faire ressortir mes cheveux bruns et de l’eye-liner. Depuis qu’une vendeuse dans un magasin de cosmétiques a jugé bon de me dire que l’eye-liner ne m’allait pas, j’en mets presque tous les jours. 

Je fais mon sac car ce soir je dors sur place et j’enfile une veste. Alors que je me dirige vers le portail de la maison, Ola me suit puis hop ! Elle me saute dessus, laissant derrière elle des trous dans mes collants neufs. Je râle tout en faisant demi-tour. Je n’ai plus de collants. Tant pis, je les enlève et j’irai sans. Le seul avantage du réchauffement climatique c’est qu’il fait chaud même en octobre. 

Le voyage se passe sans encombres. Depuis que ce type m’a touché dans le métro, je suis devenue encore plus parano que d’habitude. Je n’arrête pas de ressasser ce que j’aurais dû lui dire en sortant du train. Ça me rappelle la fois où je portais une longue jupe rouge. Je venais de sortir du cabinet de ma psy et deux hommes m’ont interpellé dans la rue : « Eh, ça te va bien le rouge ! » Je l’ai remercié et comme l’homme ne s’attendait pas à cette réponse, il a dit « t’es belle » pour impressionner son ami. Une rue plus loin, j’ai croisé deux autres hommes qui étaient beaucoup plus grands, costauds, blancs et blonds que les deux autres. Ils se tenaient près d’une camionnette blanche dont la portière avant était restée ouverte. L’un d’eux s’appuyait contre la portière tout en discutant avec son collègue. Les deux hommes se tenaient en travers du trottoir et ils me bloquaient le passage. La rue était déserte et j’avais un choix à faire : soit je ne prenais aucun risque en contournant la camionnette soit je continuais à marcher en ligne droite sur le trottoir. Les hommes me regardaient de loin et moi, je poursuivais ma route en me disant que c’était à eux de se pousser. En arrivant à leur niveau, je leur ai demandé poliment de s’écarter et l’un d’eux a répondu : « Vous n’avez pas peur de passer devant deux jolis garçons comme nous ? » Pourquoi je devrais avoir peur ? Cette réponse aurait dû être la mienne mais la peur m’a prise à la gorge. Je me suis contentée de sourire d’un air désabusé en accélérant le pas.  

En arrivant chez Amélie, tout le monde est déjà là. Elle a réuni toutes nos amies du lycée pour l’occasion, même Hélia avec qui j’ai presque perdu contact. 

« Hey ! Ça va ma belle ? Viens entre, me dit Amélie avec un grand sourire.

– Ça va bien et toi ? 

– Ça va, ça va. J’ai trop de choses à te raconter ! Tiens, pose tes affaires ici.

– Ah mince, je n’ai pas pensé à amener à boire ou à manger ! Tu veux que j’aille acheter quelque chose ?

– Non t’inquiète ça va ! On a tout ce qu’il faut, regarde. Gabrielle a fait un cake, Laura des gougères, Hélia a ramené des chips… Et les garçons se sont occupés de l’alcool. 

– Ah super ! Mais du coup, qui vient ?

– Alors il y a toi, moi, Hélia, Gabrielle, Laura, Maël et ses copains… Bah c’est tout en fait !

– Ok super ! 

– Mets de la musique si tu veux, me dit Amélie en partant ranger une bouteille dans la cuisine. »

S’occuper de la musique. C’est un peu mon super-pouvoir, mon truc à moi. J’aime la musique parce qu’elle me force à m’ancrer dans l’instant présent. Jouer à la DJ est peut-être la seule chose que j’arrive vraiment bien à faire. Ma psy n’aimerait pas que je dise ça. Il faut que j’arrête de me dévaloriser constamment. 

J’enchaîne les titres comme une seule et même grande chanson. Le son coule à flot et les invités ne se posent pas la question de savoir « qui met la musique ». C’est moi et je gère. Je suis dans mon élément. Je bois quelques verres en discutant avec mes amies puis je m’absente pour mettre la suite. Je suis inspirée, les noms des titres me viennent en tête instantanément. « Baby can’t you see ? I’m calling. A guy like you should wear a warning. It’s dangerous. I’m falling. »

Le groupe d’amis de Maël reste à l’écart, tantôt assis sur le canapé, tantôt à fumer et bavasser dehors. Il y en a un qui me regarde. Il a l’air si jeune avec son T-shirt blanc, ses cheveux blonds très courts dressés sur le haut de sa tête et ses yeux clairs. Amélie me dit qu’ils ont tous l’âge de Maël, entre 18 et 20 ans. Je ne sais pas pourquoi mais plus il me regarde, plus un sentiment de malaise monte en moi. Je veux boire un autre verre mais il n’y a plus de bière ni de vin. Je me tourne vers la bouteille de gin. Je hais le gin. Je soupire et je m’en empare maladroitement. Je m’en verse un peu dans un verre puis j’ajoute de la limonade. Je goûte et c’est presque bon. Je m’en vante auprès de mes amies qui se moquent de moi et… Britney est à deux doigts de terminer sa chanson. « With a taste of your lips I’m on a ride. You’re toxic I’m slippin’ under… » 

Je change de morceau in extremis et je m’élance sur la piste de danse. Amélie, Hélia, Gabrielle et Laura sont en cercle au centre de la pièce et je les rejoins. On saute toutes ensemble sur place, comme les lycéennes que nous étions lors de notre rencontre et on se répète à quel point on s’aime. On se prend dans les bras et on s’embrasse. On est heureuses de se retrouver. Et puis sluuuup ! Je glisse, les deux genoux à terre. Tous les invités rient en choeur. Je ris aussi, même si la honte m’a prise à la gorge. Le garçon qui s’intéressait à moi tout à l’heure me regarde en souriant. Ses petits yeux plissés sont rivés sur moi. « Yo, I’ll tell you what I want, what I really, really want so tell me what you want, what you really, really want. » 

Je me redresse tant bien que mal en défroissant ma jupe comme je peux. J’ai l’air d’une idiote. Je bois encore un verre en me promettant que c’est le dernier. Les Spice Girls provoquent en moi de légers mouvements de hanches mais rien de plus. Je veux rentrer chez moi. Il est plus de minuit mais je suis tentée d’appeler mon père. Peut-être qu’il ne dort pas encore ? Je cherche mon téléphone. Je me rends compte qu’il est branché aux enceintes qui diffusent la musique. Je ne peux donc pas appeler. Je décide d’envoyer un SMS à mon père. J’attends près de mon téléphone comme une petite fille sage. Je n’ai plus d’idée de morceaux, je ne sais plus quoi mettre. Le garçon au T-shirt blanc s’approche de moi.

«  Je peux mettre une musique ?

– Oui, bien sûr ! De toute façon, je n’ai plus d’idée. 

– Merci.

Il s’empare de mon téléphone et il tape un titre dans la barre de recherche. Il coupe le titre précédent et m’adresse un sourire.

– Tu vois, ça c’est de la bonne musique. »

C’est alors qu’il se met à danser timidement et tous ses amis le rejoignent. Je n’en reviens pas. Ce groupe de jeunes garçons se trémousse sur du Jean-Jacques Goldman alors que jusque-là, il stagnait sur la terrasse ou sur le canapé. Quelque chose m’échappe. Je prends alors conscience que mon corps bouge tout seul. En me voyant ainsi, le garçon au T-shirt blanc met sa main autour de ma taille et danse avec moi. « Je te donne mes notes, je te donne mes mots, quand ta voix les emporte à ton propre tempo. Une épaule fragile et solide à la fois. Ce que j’imagine et ce que je crois. » 

Je ne sais pas ce que ce jeune homme imagine mais il me fait très peur. Je ne sais pas comment me comporter avec lui. Je n’arrive même pas à savoir s’il me plaît. La chanson se termine et je trouve mon téléphone comme excuse pour échapper à ce T-shirt blanc un poil collant. Mon père ne répond pas. J’ai l’impression d’être prise au piège sans savoir pourquoi. Je vais voir Amélie.

« Hey Amélie… Tu sais que mon père habite pas très loin de chez toi… Tu penses que quelqu’un pourrait me ramener chez lui en voiture ?

– Ah bon, pourquoi ? Tu veux partir ? Il n’y a aucun problème pour que tu dormes ici.

– C’est gentil mais j’ai vraiment trop bu et il faut que j’aille me coucher. 

– Va dormir dans mon lit si tu veux !

– Ok merci beaucoup. »

Sa proposition ne me rassure pas du tout. Je n’ai pas envie de me coucher dans son lit alors qu’une bande d’adolescents inconnus se soulent au rez-de-chaussée. Je n’arrive plus à réfléchir. Je regarde à nouveau mon téléphone et toujours aucune réponse. T-shirt blanc s’approche à nouveau de moi.

« Au fait, comment tu t’appelles ?

– Sophie et toi ?

– Matteo.

– Enchantée.

– Tu fais quoi dans la vie, Sophie ?

– Je travaille dans l’édition.

– Ah ok. C’est quoi ?

Son regard est de plus en plus vide. On dirait que ses yeux bavent sur moi en me regardant.

– Euh… Une maison d’édition c’est là où on fabrique des livres, tu vois ?

– Ah oui je vois ce que c’est, dit-il comme s’il s’agissait d’une révélation.

– Voilà. Et toi tu fais quoi ? »

Il me répond quelque chose mais je n’entends rien du tout. La musique est trop forte et tous les sons semblent se confondre entre eux. Je n’ai pas le courage de le faire répéter. J’acquiesce d’un air faussement intéressé. Une chanson inconnue passe et T-shirt blanc se balance de droite à gauche, comme une tache dans l’obscurité de la pièce. Je m’accroche à ce blanc vide de sens et je danse aussi. Il fait de plus en plus sombre. Les autres bougent autour de nous et il m’embrasse. Ce moment semble durer une éternité puis, pouf ! Le silence tombe sur chacun d’entre nous.

« Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire ! Joyeux anniversaire Amélie ! Joyeux anniversaire ! » Applaudissements. Souffle chaud sur le gâteau. Déballage des cadeaux. Où le mien ? Sophie. Ne me dis pas que tu as oublié ? 

La musique reprend comme si rien ne s’était passé et Matteo se tourne vers moi.

« On monte ? me murmure-t-il.

– Où ça ?

– Je sais pas, dans une chambre !

– Quoi là ? Maintenant ?

– Oui ! 

Il me prend par la main et m’emmène vers les escaliers. J’hésite. Je résiste. 

– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne viens pas ?

– Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.

– On s’en fout, viens.

– Tu es célibataire ?

– Euh non pourquoi ? »

Je le dévisage. Je ne comprends rien à ce qui est en train de se passer. Il me tire le bras et je monte. Je me retourne et je vois seulement Amélie qui m’observe depuis le canapé. Son regard est vide de sens lui aussi. T-shirt blanc pousse la porte de la chambre d’Amélie d’un geste. Il ferme la porte et nous voilà tous les deux, dans l’obscurité la plus totale. Trou noir. La porte s’ouvre et la lumière entre enfin dans la pièce. Je respire. C’est Maël.

«  Lâche-la tout de suite ! Pousse-toi et sors de là ! crie-t-il de toutes ses forces.

– Mais j’ai rien fait ! C’est elle qui voulait ! Elle était d’accord !

– Sophie ! Qu’est-ce qui se passe ?

C’est Amélie qui est venue s’asseoir près de moi. Je pleure toutes les larmes de mon corps et je suffoque. Je n’arrive pas à prononcer un mot, comme si quelque chose m’empêchait de parler. Par contre, je laisse échapper des sons aigus, des gémissements que ma bouche ne pensait pas pouvoir produire. 

– Je te ramène chez ton père, déclare Amélie d’un ton ferme.

– D’accord, merci. »

Arrivée chez mon père, je suis morte de honte et je n’arrive pas à stopper mes pleurs. Je suis incontrôlable. J’entends Amélie et Hélia dire à mon père que ce n’est pas la première fois qu’elles doivent « me gérer » lorsque j’ai trop bu. C’est alors que mon père leur demande si j’ai consommé de la drogue. Mes amies répondent que non. Mon père insiste : il veut savoir si de la drogue circulait à la soirée. Amélie avoue qu’il y en avait. Beaucoup. 

Mes amies partent avec une tête d’enfants prises en flagrant délit. Elles me jettent un regard de pitié avant de partir. Mon père appelle les pompiers. Je ne veux pas aller à l’hôpital. Si, il le faut. Non, laissez-moi tranquille. Lumières rouge et bleue. Trou noir.